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Mise à jour : 9 mars 2017

Chine : la colère ouvrière se réveille

vendredi 31/12/2010 - mis à jour le mercredi 16/10/2013

Depuis le printemps dernier, une série de grèves et de conflits sociaux ont touché un nombre important d’usines manufacturières en Chine. Dans un élan frénétique de croissance économique, la Chine fait payer à ses ouvriers le prix fort de cette ascension miraculeuse. Mais les protestations se font de plus en plus fortes.

Salaires de misère, heures supplémentaires, conditions de travail démentielles, absence de droits syndicaux font de plus en plus froncer les sourcils des travailleurs chinois. Les ouvriers de “l’atelier du monde” sont en colère. Ces derniers mois, des vagues de grèves et des heurts ont touché les provinces de l’intérieur et surtout la région du Delta de la rivière des Perles, dans le sud du pays. Il manque donc un million de travailleurs et 90% des entreprises ont besoin d’embaucher. Ces contestations traduisent des tensions de plus en plus fortes entre les travailleurs et les patrons qui profitent d’un système de main-d’œuvre à bas coût.

Dans ce pays où la masse de travail est la plus élevée au monde - évaluée environ à 300 millions d’individus - et l’une des meilleures du marché, les conflits ouvriers sont assez fréquents et ne datent pas d’hier. Pourtant, ils retiennent rarement l’attention des médias occidentaux et l’intérêt que ces derniers leur portent ces derniers mois n’est pas une coïncidence. En effet, ce mécontentement ouvrier pourrait bien être révélateur de changements sensibles… Le fait que les consciences chinoises s’éveillent et qu’elles refusent de travailler dans n’importe quelles conditions constitue un progrès indéniable.

Des conflits qui vont se multiplier

La vague de grèves a débuté à l’usine Honda Foshan. Le 17 mai 2010, plus de 1 800 travailleurs ont décidé d’arrêter le travail pour obtenir des augmentations de salaire et l’amélioration de leurs conditions de travail. Dans cette usine, 80% des salariés sont des étudiants d’écoles techniques soumis à un contrat de travail “maison”, imposé par la direction. Ils ne sont pas protégés par les lois du travail en vigueur et leur salaire est nettement inférieur à celui des travailleurs réguliers.

Le conflit a été initié par ces étudiants qui n’ont pas connu l’ère maoïste. Ils n’ont pas hésité à dénoncer un modèle de croissance qui repose sur le travail bon marché et l’exploitation féroce de la force de travail alors que les dirigeants d’entreprise font des profits substantiels. Comme les locaux de Foshan fabrique des composants pour les autres usines automobiles du groupe en Chine, la production de Honda s’est finalement retrouvée paralysée dans l’ensemble du pays. Au bout de deux semaines de grèves, la direction s’est résignée à augmenter d’environ 35% le salaire des ouvriers réguliers et de plus de 70% celui des travailleurs étudiants. C’est une première.

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Jean Ruffier, chercheur au CNRS et Directeur du Centre Franco-Chinois de Recherches en Gestion de l’Université Lyon 3

La médiatisation de cette colère ouvrière, tant au niveau national qu’international, ainsi que sa durée et sa mobilisation pourraient bien marquer un véritable tournant pour les luttes des travailleurs chinois. Selon Jean Ruffier, chercheur au CNRS et Directeur du Centre Franco-Chinois de Recherches en Gestion de l’Université Lyon 3, ce type de conflits « arrive dans des situations extrêmes, les ouvriers veulent plutôt s’enrichir et donc obtenir une augmentation de salaire avant tout. Et la croissance de fermetures d’usines publiques depuis 2000 n’a pas arrangé les choses. »

Mais alors comment expliquer l’ampleur singulière de ces événements ? « La presse du gouvernement chinois a eu le droit de parler de certains conflits, ce qui est nouveau. Il y a aussi le phénomène de la croissance. Les ouvriers sont en aspiration sociale, ils essaient d’aller ailleurs. Mais il faut la coordination d’un syndicat qui s’organise. C’est une période de transition. Les conflits vont augmenter dans les années qui viennent » affirme t-il.

Un “miracle” qui a ses limites

Le “miracle chinois” est l’expression communément employée pour désigner la transition du modèle économique chinois d’une économie agricole à une super-puissance industrielle. Par conséquent, la Chine a montré un tout autre visage : une croissance galopante, une forte augmentation des exportations et des revenus. Mais les ouvriers ont peu bénéficié de la formidable croissance économique. Les inégalités sociales se sont accrues, en particulier entre les villes et les campagnes et les conditions de travail se sont détériorées.

Le miracle chinois a été obtenu au prix fort et il a largement montré sa fragilité. Ces crises ont révélé la trop forte dépendance de la Chine à l’égard des multinationales et des exportations. À la suite de ces mouvements, le marché chinois se trouve face à de nouvelles difficultés. Jean Ruffier estime ainsi que « les firmes ne vont pas partir mais il y aura un peu moins de délocalisations. Les entreprises européennes vont par exemple délocaliser en Europe de l’Est. Il faut reconstituer le marché intérieur chinois. C’est plus un problème de transformation de l’appareil économique qu’une gestion politique des bas salaires. »

Ce grand bond en avant est, en réalité, supporté par la grande majorité de ceux et de celles à qui il était supposé profiter : les modestes travailleurs et paysans qui représentent le gros des effectifs du pays. Un réservoir de travailleurs qui est épuisé et qui veut désormais faire entendre sa voix. Pour ces populations là, le miracle n’a jamais eu lieu.

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